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Non, messieurs, la parité ne suffit pas !

Point de vue de Laurence Rossignol et Lucile Schmid, publié dans Le Monde du 21 octobre 2005


Guy Ferez , le maire (PS) d'Auxerre est-il sexiste ? Peut-être. L'est-il davantage pour avoir retiré sa délégation à une jeune femme issue de l'immigration, Safia Otokoré ? L'admettre d'emblée, sans entendre ses explications, témoignerait d'une dangereuse dérive de l'esprit républicain.

En effet, si tout président d'exécutif, tout premier ministre, était ipso facto suspect de sexisme quand il retire ses responsabilités à une femme, d'homophobie quand un homosexuel est concerné ou de racisme quand il s'agit d'une personne issue de l'immigration, le communautarisme l'aurait clairement emporté sur l'universalisme.

Or c'est bien l'enjeu que porte la loi sur la parité de 2000 : donner enfin à l'universalisme républicain un contenu réel, faire de l'égalité politique une réalité en ouvrant les fonctions électives à tous et toutes, alors que l'investissement des femmes en politique s'est clairement fait avec plusieurs siècles de retard sur celui des hommes en France.

Cinq ans après cette loi, l'affaire d'Auxerre témoigne d'un malaise profond des femmes engagées en politique et des appareils des partis lorsqu'il s'agit de mettre en oeuvre la parité. Les socialistes n'échappent pas à ce malaise, ils sont même en première ligne compte tenu des responsabilités particulières qu'ils ont contractées à l'égard de la société française. Sur ce sujet, l'exigence à l'égard du Parti socialiste ne peut qu'être plus grande qu'à l'égard des autres formations politiques. Car il a été sans cesse pionnier, que ce soit avec la liste "chabada" des européennes 2004 [un homme, une femme], le volontarisme des circonscriptions réservées aux femmes en 1997, et l'initiative de la loi sur la parité en 2000. C'est donc à lui qu'il incombe de faire vivre la parité et d'en montrer la portée transformatrice pour le fonctionnement de la démocratie.

Là où la tâche devient difficile ­ – et ce point avait sans doute été mal anticipé ­–, c'est que la parité n'est pas une simple loi d'airain des quotas. Elle entraîne aussi dans son sillage une transformation du système politique lui-même. Pour donner une place aux femmes en politique, il faut changer des pratiques politiques très enracinées (le cumul des mandats dans l'espace et le temps, car sinon comment libérer un espace politique pour les femmes et, plus généralement, tous les nouveaux aspirants à des responsabilités politiques ?).

La parité est partie intégrante d'une démarche de réconciliation des élus et d'un peuple souvent absent des urnes et désabusé. Elle ne prend son sens que dans cette démarche visant à rendre l'universalisme concret, à cesser qu'il renvoie pour un nombre croissant de Français au décalage entre les mots et les choses, à l'imposture d'élites conservatrices, préoccupées de leurs privilèges au nom de l'intérêt général.

Le processus actuel est inverse. Dans les partis, le rapport au pouvoir s'est crispé, les fonctionnements népotiques se sont adaptés et renforcés, les appareils n'ont pas intégré de femmes dans les postes stratégiques, et la division sexuée des tâches se prolonge dans la vie politique : les hommes dirigent, organisent, décident, les femmes s'occupent du lien social, elles ont la responsabilité des domaines où l'on soigne les plaies humaines. Le paradoxe de la parité est que, dans sa gestion actuelle, elle semble avoir fait droit aux revendications des femmes... sans les rendre beaucoup plus visibles et audibles.

Peu à peu les ambitions de la loi sur la parité se réduisent à la gestion de quotas pour les scrutins de liste. On s'intéresse aux femmes au moment où il faut en trouver pour composer les listes. Après, elles sont jetées dans la jungle politique et apprennent, ou non, les lois de la survie.

Quelles que soient ses autres qualités, si Safia Otokoré avait été moins jeune, moins jolie, si son nom n'avait pas évoqué la réussite sportive, le maire l'aurait-il invitée à rejoindre sa liste ? A-t-elle été choisie pour son image et son nom, ou l'a-t-elle été selon les mêmes critères que ses colistiers et colistières ? Parce que la parité est vécue comme une contrainte et un facteur de concurrence accrue, une femme candidate est supposée apporter le tout en un : de préférence extérieure au parti, elle assure aussi le quota société civile ou partenaires, ainsi elle n'est pas décomptée sur les sièges réservés à son parti et ne prive pas un homme de sa place. Si elle peut apporter des médailles ou du strass (Miss France, candidate sur la liste de Robien), toute la liste en sera illuminée. Si elle est jeune et immigrée, c'est double quota pour le prix d'un.

Pour les autres femmes, les deux qualités requises sont abnégation et docilité. On espère pouvoir compter sur leur puissance de travail et leur faible inclination à profiter de leur poste pour se constituer des réseaux et ourdir des complots pour être calife à la place du calife. Choisies dans un système qui tient de la cooptation, elles sont fidèles, car leur carrière politique en dépend. En bref, alors que la liberté et le goût de l'égalité sont censés être les deux valeurs cardinales des femmes en France, leur réussite en politique semble répondre à des critères exactement inverses.

Un parti politique n'est pas sexiste seulement au détour d'un propos ou d'un conflit, il l'est dans le fonctionnement quotidien de son appareil, il l'est par nécessité. Les hommes qui dirigent les partis politiques sont-ils sincères quand ils proclament leur attachement à l'égalité entre les hommes et les femmes, alors que c'est justement cette inégalité qui leur assure le pouvoir ? C'est l'inégalité politique qui limite le nombre de candidats postulant à la répartition des postes. C'est l'inégalité domestique qui les dégage de toutes les contingences matérielles de la vie. Si leurs compagnes ou épouses étaient en train de leur disputer le pouvoir au lieu de gérer l'intendance familiale, l'exercice serait plus difficile.

La parité est un levier de transformation de la société. Pour la déployer, il faut vouloir transformer la société. C'est cette ambition de transformation sociale qui manque et dont l'absence crée frustrations et révolte chez un nombre croissant de Français.

Au PS, à chaque congrès, on entonne trémolos et violons, on promet toujours plus de parité. 30 %, 40 %, 50 %, qui dit mieux ? Sans s'interroger sur la révolution culturelle et démocratique qu'il faut accomplir, la surenchère est vouée aux mêmes résultats.



Laurence Rossignol est vice-présidente (PS) de la région Picardie.
Lucile Schmid est conseillère régionale (PS) d'Ile-de-France.


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